La chronic’ de Xa > De Balmat à l’UTMB. La montagne prostituée?

Chamonix, vendredi dernier. Plein bleu et grosse chaleur au bord de l’Arve. Il est presque 18h lorsque près de 3000 concurrents s’apprêtent à s’élancer pour plus de 170 km et 10000m de dénivelé autour du Mont Blanc. La foule est immense et l’ambiance est électrique. Dans les haut-parleurs de l’organisation résonnent les chariots de feu de Vangélis. Les speakers en français comme dans la langue de Shakespeare haranguent la foule pour qu’elle accompagne les concurrents dans leur incroyable défi. Le défi d’une vie pour certains…

Lorsqu’enfin la meute est libérée, je ne peux m’empêcher, même si je me suis tenu jusque là en retrait, de me mettre sur la pointe des pieds pour tenter d’apercevoir « un petit bout » de tous ces aventuriers qui partent pour 20, 30 ou plus de 40 heures d’efforts. Je suis impressionné par l’atmosphère qui règne. J’ai l’impression d’assister au départ d’une odyssée ou quelque chose comme cela. Autour de moi, je ne croise que des regards émerveillés et admiratifs de la part des témoins du départ de l’UTMB.

Quelques minutes plus tard, l’excitation est quelque peu retombée et je suis tranquillement posé à la « Terrasse », un bar avec une vue imprenable et assez bluffante sur l’aiguille du Midi et le Mont Blanc. A quelques mètres, la statue de Saussure et Jacques Balmat, le 1er « vainqueur du Mont-Blanc » en 1786 sans piolet ni crampons…

Relativiser un peu et faire le point… En compagnie de deux amis, nous nous interrogeons sur tout cela… Toutes ces courses et tous ces trails. Nos avis divergent, le mien est, comme souvent, plutôt dur et sans concession. Pour moi, tout ceci ne serait qu’une immense imposture…

Des héros de pacotille…

Tandis que mon ami Denis me parle de dépassement de soi, d’aventure, de recherche d’accomplissement, et de tolérance devant les niveaux des uns et des autres, Max et moi évoquons une espèce de « gigantesque  escroquerie ». Une usine à fric qui vend et fait monter la sauce sur quelque chose de terriblement banal en fait, et même, pour la majorité des concurrents, assez médiocre en terme de performance réelle…

J’avance même l’hypothèse que beaucoup des coureurs qui sont là ne connaissent et n’aiment pas réellement la montagne et qu’en définitive, il la souille d’une certaine manière… Elle ne serait pour eux, qu’un prétexte à des exploits qui n’en sont pas.

Car à mes yeux, ils ont tout faux. La montagne est gratuite, elle se découvre à son rythme et sans quémander de breloque à la fin de son voyage. La montagne se contemple et se parcourt sans faire la queue sur les chemins. Mais surtout, la montagne se respecte, dans le calme et le silence. Ça ne doit pas devenir une autoroute où des milliers de personnes s’entassent comme lors des pires week end de retour de vacances du mois d’août…

C’est un des derniers grands espaces de liberté… Pourquoi vouloir l’enfermer et la cadenasser dans des évènements qui, de toute évidence, n’existent que pour faire marcher le tourisme en dynamisant des périodes moins porteuses…

C’est très extrême, mais c’est comme un viol à mes yeux, ils n’ont pas le droit, j’aime trop cet univers, il est trop fragile, c’est criminel d’y lancer comme ça de telles hordes de coureurs pendant prés d’une semaine. Je sais que, quelles que soient les précautions qui seront prises, il y aura forcément des dégâts irréversibles.

ventouxman

Devant les arguments de mon ami, j’essaye de comprendre malgré tout, car moi aussi, j’adore courir sur les sentiers, « crapahuter » comme on dit sur des petites single track » au coeur de l’été de préférence… Et pourtant, je sais que je suis à mille lieues de vouloir prendre le départ d’une course comme celle-là un jour…

Parce que, là, non, décidément, il y’a quelque chose qui cloche. Tout cela pour moi sonne faux : déambuler les uns derrière les autres en regardant ses pieds et dans la souffrance, ça n’a pas de sens…

Pourquoi venir dans un lieu où c’est l’immensité qui règne tout autour de soi et s’enfermer ainsi dans un carcan ? J’ai beau chercher, je ne vois pas… Ou plutôt, j’ai peur d’y voir encore une fois la manifestation pure et simple d’un orgueil démesuré qui passerait par la recherche de reconnaissance en terminant « ce truc incroyable et hyper dur… »

Courir ne fait pas de quelqu’un un héros ou un surhomme, au contraire, cela doit lui permettre de « redescendre » un peu en s’élevant justement au coeur de la nature et des éléments.

Car pour moi, la course, où que je sois, participe à la préservation de mon espace de liberté. Elle me permet de m’affranchir des règles et des conventions. Dans ce monde balisé, c’est une des rares occasions de s’évader, de fuir et de redevenir insaisissable. Ça n’a rien à voir avec la notion d’exploit ou de reconnaissance, c’est une erreur de penser cela comme c’est une erreur fondamentale de se dire que plus un trail est long et difficile, et plus la performance de celui qui l’accomplit est remarquable…

Du marathon à l’ultra.. On achève bien les chevaux…

En effet, c’est la tendance… Et elle me fait peur… Dans les années 80, pour impressionner la galerie, il fallait terminer un marathon, et, peu importe le temps d’ailleurs, quitte à vous bousiller les genoux et le reste. Aujourd’hui, le marathon, c’est « has been », il faut plus long, plus dur, plus impressionnant pour rentrer le lundi au bureau et raconter ses exploits. Le trail est donc naturellement devenu, un peu à l’image du triathlon, la nouvelle discipline à la mode. Mais attention, cela devient vraiment intéressant au-delà de 100km, car si vous faites des courses plus courtes, vous n’êtes qu’un sportif lambda sans grand intérêt.

Alors c’est sur, ma critique est acerbe. En fait, j’en veux autant aux organisateurs et à leur mise en scène extravagante, qu’aux concurrents eux-mêmes. Après tout, chacun trouve son accomplissement où il veut et sans doute que pour beaucoup, ces montagnes sont un terrain de jeux idéal pour arriver à se sublimer et à devenir « meilleur » en renversant quelques  barrières physiques et/ou psychologiques. L’homme est ainsi fait, il a besoin de challenges et de défis et c’est un peu facile de critiquer, surtout que je suis bien conscient de la difficulté qu’il doit y avoir à boucler une telle épreuve.

Mais gardons bien à l’esprit que tout cela n’est qu’un jeu sportif sans grand mérite, sur un terrain balisé et sécurisé ou l’on ne risque rien de plus qu’au pire une bonne défaillance physique… N’oublions pas de tourner de temps en temps les yeux vers les hauteurs des sommets. C’est sur ces blocs de granit que des véritables exploits se sont accomplis. De Balmat à Steck en passant par Messner, Profit, Boivin, Destivel, Siffredi ou Lafaille. Une bonne part y a laissé la vie pour leur passion au mépris du danger.

La liste est longue des alpinistes qui méritent « les chariots de feu ».

Je crois bien qu’ils s’en moquent…