Edito > Trimes à Kona, Ironman, t’as gagné.

Soyons honnêtes, c’est avec une grande appréhension que je me suis dirigé vers Kona. C’est anecdotique, mais je ne m’y fais toujours pas à cette ile perdue en plein océan pacifique.

Mais avant tout, j’avais peur d’être déçu. Chez trimes, comme vous devez le savoir, notre relation avec Ironman est passée du statut, de en amour à c’est compliqué. Cela ne signifie pas que notre lien d’amitié est rompu, mais sur la défensive. Ce n’est pas un désaveu, mais plutôt, une forme de protectionnisme, parce que l’on espère toujours que certaines choses évoluent et par nostalgie, que certaines restent intactes. Peut-être que c’est le cheminement vers le vieux con.

Reste qu’il existe cette fameuse dualité où le sport devrait être une occasion de se rassembler et de célébrer la vie. On veut partager que quelque chose en commun et se dire que rien n’est impossible. Malheureux, si tu es un peu très cérébral, plusieurs détails démontrent que la dynamique est plus axée sur l’exclusivité. Si le sport encourage à exiger le meilleur de nous et récompense généralement notre résilience, l’ironman est aussi associé à un coût financier qui fini par en exclure certains et qui modifient les comportements des athlètes.

À force de se questionner, il faut se rendre à l’évidence, ça passe ou ça casse. Alors oui, on est dans une relation amour haine avec le triathlon. On adore la pratique du sport triple, ce terrain de jeu qui te pousse à te dépasser et à devenir meilleur tous les jours. On s’interroge perpétuellement sur certains aspects, comme le côté matérialiste et égocentrique de l’athlète. Dans cet exercice d’autocritique, où est le bonheur?

Si Trimes s’est souvent prononcé sur l’état actuel du sport, on ne s’était jamais rendu à Kona. Ce voyage avait des allures d’ultimatum. Quand tu consacres autant de temps à écrire sur le triathlon, il se passe quoi si en découvrant le Graal, tu restes sur ta fin?

Pendant toute la semaine, combien de fois j’ai du entendre, « c’est vraiment devenu le royaume du pimpims ici » ou encore le fameux, « c’est incroyable comme cela est devenu commercial… » Pourtant, cela n’est pas notre ressenti, mais si les athlètes le disent, ces jugements ne doivent pas venir de nulle part. Est-ce une autre forme de snobisme où le triathlète tente de se rassurer en disant qu’il est monté dans le manège, mais qu’il est conscient d’être dans une attraction de moins en moins sincère?

Pourtant Kona, c’est la tradition, d’ailleurs, en venant ici, les amateurs espèrent y prendre part. Si le triathlon a généralement la mémoire courte et néglige ses ainés, c’est différent à Hawaii… Mark Allen, Dave Scott, Karen Smyers, Natascha Badmann ou encore Craig Alexander rodaient dans les 4 coins du Pier. Que cela soit les ingénieurs du dernier ubberbiker, des coachs/gurus légendaires ou à la mode, le monde est réuni et mélangé ici. Pour le bien et le mal. Cette densité pousse les acteurs à en faire plus pour se faire remarquer.

Pour cela, les athlètes se font offrir des t-shirts, casquettes et des échantillons. Ces gratuités ont une sorte de double effet. Amplifier l’effet d’exclusivité en participant à Kona, mais aussi l’enjeu commercial de l’événement. Malheureusement, si certains le déplorent, cela reste un point commun avec les grands événements sportifs… D’ailleurs, cela peut paraitre étonnant, mais Ironman ne contrôle pas tout. Si tu décides de donner des casquettes aux deux mille personnes présentes dans la rue, qui peut t’en empêcher?

Mais voilà, tout cela, c’est juste un emballage dont il est facile de faire abstraction, enfin, si tu le désires! Cela ne doit pas résumer la course et écorcher le passé. Il faut se rendre à l’évidence, Kona offre au triathlon le seul événement majeur reprenant les principes d’une classique ou d’un tournoi du grand chelem.

Ce rendez-vous annuel a permis aux amateurs de se familiariser avec un événement, il y trouve des repères avec les champions, mais aussi des références historiques avec les records et les matériels caractérisants des ères distinctes. Au final, les journalistes profitent enfin de certains piliers solides afin de susciter un intérêt avec ses lecteurs.

Les plus grands événements sportifs ont ce moment si attendu. L’energy lab, c’est un peu comme l’Amen Corner pour le master en golf ou l’Alpe d’Huez du Tour de France. Toujours cette référence face à l’histoire. Même si la couverture d’un événement peut paraitre incroyablement longue pour si peux, tu sais qu’à cet instant, tout peut basculer.

À l’opposé, l’ITU change la localisation de sa grande finale  chaque année. Que cela soit à Chicago ou à Cozumel, on n’a jamais cette impression de rendez-vous avec l’histoire parce qu’il n’y pas cette stabilité. De plus, en attribuant le titre mondial sur un classement, on n’est plus du tout dans une dynamique où tout peut arriver le jour de la course. On est dans un effort calculé. Le contraste cette année est majeur.

Alors oui, Kona profite d’un parcours unique, mais cela ne s’arrête pas là. Il y a tous ses détails comme ses bénévoles dont certains sont probablement au service de cette depuis plus de 20 ans. La course est incroyablement bien rodée. Sur tous les événements que j’ai couverts, Ironman ou ITU, c’était la plus agréable à y travailler. Cela doit être l’effet insulaire, tu sympathises même avec tes confrères, évidemment, il y a l’exception qui confirme la règle…

Enfin, il y a tous ces détails qui font la différence, les bénévoles veulent te parler, savoir d’où tu viens, ce que tu fais. Ils t’offrent à boire et à manger, sur d’autres épreuves, on est plus souvent traité comme une nuisance ou un mal nécessaire.

Les pros jouent aussi le jeu en restant très disponibles. On aurait imaginé les favoris très distants et évitant les apparences publiques sachant que leur saison se joue sur un effort de 8 à 9 heures. Après tout, ils doivent conserver au maximum leur énergie, mais non.

Lorsque j’ai fait mes entrevues de précourse avec Jan Frodeno et Daniela Ryf, j’avais aussi l’appréhension de me faire jouer un disque. À force de couvrir l’ITU, on se demande des fois si certains élites n’ont pas hérité de la non-volubilité d’un joueur de foot, où même après plusieurs mois, une blessure est toujours cachée.

Enfin, en regardant Jan Frodeno et Daniela Ryf gagner, impossible de ne pas repenser à leur propos d’avant course. Quand tu dis quelque chose et que tu l’appliques, quand tu n’as pas peur d’afficher une pleine confiance et que tu réalises la course parfaite, tu ne peux que lever ton chapeau et comprendre pour Jan Frodeno est tellement apprécié qu’il pourrait te vendre des t-shirts à 30 euros ou même du café à son nom.

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Mais revenons à Kona. Oui, il y a ce fameux drafting qui est une sorte d’affront à l’histoire, c’est un débat sans fin. Certains s’en sortent et d’autres non, on te donne un jouet, à toi de suivre les instructions? Malheureusement, tant que les athlètes n’évolueront pas n’agiront pas collectivement pour que cela change, l’organisation ne peut pas porter le blâme intégral. À l’image d’autres sports, les athlètes doivent s’auto réglementer, point final.

Mais j’ai presque l’envie de dire que cela reste un détail. Kona réserve tellement de beaux moments. Évidemment, voir le départ de ses propres yeux est une expérience unique. Il y aussi cette excitation de voir passer le Kona Train avec des allures de TGV. Quand tu connais un peu le sport, cet instant presque statique se transforme en une intense projection avec cette fameuse appréhension sur le dénouement de la course. Ces instants se dégagent totalement de la fameuse machine commerciale. Évidemment, certaines images seront récupérées, mais les émotions n’ont pas de prix.

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Le moment le plus magique durant toute la semaine est pourtant celui qui devait m’intéresser le moins soit la limite de temps, ou la coupure à 17h. La première vocation de Trimes était justement de regrouper et de permettre aux compétitifs d’être mieux compris. Lorsque j’ai commencé Trimes, j’avais le sentiment que ceux qui terminaient leur Ironman entre 14 et 17h étaient traités comme des héros de la persévérance. En contre-partie, ceux qui cassaient la barre des 10 heures, comme des privilégiés de la génétique qui ne devraient pas trop se vanter. Alors oui, ce finish Line à minuit, j’y suis allé en reculant et pourtant, c’était tout simplement magique. Des fois, je ne suis pas très doué, mais sur le moment, je réalisais que ces athlètes qui terminaient cette course auraient très bien pu rester chez eux. Et puis tu réalises rapidement qu’ils ont tous une petite histoire en arrière, une femme qui termine à une minute du temps limite à 75 ans. Un homme qui termine la course sans bras. Des locaux qui complètent la course pour prouver que rien n’est impossible.

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Si cela n’est pas assez, Daniel Ryf, Miranda Carfrae, Heather Jackson, Sebastien Kienle ou encore Jan Frodeno sont tous venus pour donner les médailles aux finissants. Alors oui, tout cela s’ajoute et la fameuse notion d’exclusivité disparait. Kona se clôt sur une cérémonie avec des locaux, une ainée vient chanter un champ traditionnel et permet de finir la journée sur une note encore plus émouvante. Ce rendez-vous avez la tradition est intacte. Oui, le triathlon ne rassemble plus des atypiques comme à ces débuts, mais il y a tout de même de la place pour tous.

D’ailleurs, il parait que l’inscription est passée à 999$ pour 2017. Ce chiffre est démoniaque. Il affiche clairement une limite à ne pas dépasser. Maintenant, on pourrait débattre longuement, mais est-ce que ce tarif n’illustre pas la dimension unique de Kona? Soit un événement à part.

Cette tarification vient presque préparer l’athlète par conséquent. Cet investissement lui impose de donner son meilleur.

Malheureusement, il faut rendre les armes et avouer que Kona reste une course à part. Par son cadre, son histoire, rien n’est comparable et c’est peut-être cela le pire. L’écart est tellement devenu grand avec les autres épreuves que les dissidents ne peuvent que jouer la carte monétaire pour se distinguer et c’est peut-être le plus grand drame pour le triathlon moderne.

 

 

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