Eisenkrieg ou pourquoi les Allemands sont si dominants en Ironman.

Avec un collègue, on s’amusait à demander comment se disait Iron War en allemand. Ironiquement, la réponse ne fut pas immédiate, le scénario était pourtant déjà écrit. Il faut donc dire Eisenkrieg.

Comme on l’a déjà mentionné, en Ironman, il y a des ères. Les Américains, puis les Australiens. Cela a été entrecoupé par quelques victoires singulières de Canadiens ou de Belges. Plusieurs grandes nations du triathlon n’ont toujours pas connu la victoire au Championnat du monde.

Samedi dernier, on a assisté à la plus grande domination d’une nation en Ironman. Plaçant 4 Allemands dans le top 5, Boris Stein a été placé au second plan avec une 7e place. On peut effectivement se consoler en se disant que Markus Thomschke, Per Bittner, Andreas Raelert, Christian Kramer, Timo Bracht sont passés au travers de leur course. Au total, ils étaient 11 au départ, soit un pro sur 5.

La victoire de Jan Frodeno n’était pas une surprise en soi. La seconde place de Sebastien Kienle non plus, par contre, on a vu deux athlètes se présenter à leur meilleur niveau et offrant une course sans failles. Le scénario aurait-il pu être différent? L’athlétique l’a t-il remporté sur la tactique?

Lorsque Jan Frodeno est arrivé en Ironman, qui aurait dit qu’un athlète de l’ITU pourrait rivaliser à vélo avec les ubberbikers. Il y a trois ans, qui pensait que Sebastian Kienle signerait le meilleur temps à pied lors des championnats du monde de 70.3 en 2015 et casserait la barre des 2:50 sur le marathon de Kona.

L’aspect le plus impressionnant du week-end, c’est que les Allemands transforment Kona comme un simple parcours. Palani, l’Energy Lab est avalé comme un simple détail. Avant cette nouvelle génération, la course se gagnait à l’audace. Elle se gagne désormais par la patiente et l’usure. On a presque perdu cette incertitude.

On pourrait parler d’une école allemande de la longue distance, pourtant les profils entre les athlètes sont bien différents. Andi Boecherer ou encore Sebastien Kienle sont bien des ubberbikers qui continuent à progresser en course à pied. Lange et Stein sont des excellents coureurs. Frodeno est l’athlète à l’image de l’ITU, complet.

Dans l’incubateur, on retrouve aussi des athlètes comme Clavel, Frommhold, Dreitz.

En faisant les comptes, on remarque que sur les douze dernières années, sur 36 places sur le podium (masculin), 17 ont été occupé par des Allemands.

Maintenant, il faut comprendre les raisons de ce succès. Évidemment, cette nouvelle génération a rêvé de Kona avec athlètes comme Hellriegel, Zack, Leder, Stadler. Le succès allemand dans cette course à rendu le sport populaire.

À Kona, c’est encore plus flagrant. Si l’on pouvait compter une demi-douzaine de journalistes francophone, ce nombre correspond à peine à une équipe envoyée par une simple rédaction allemande comme Tri-Time ou Tri-mag.de. Sans compter que les Allemands ont leur propre diffusion allemande à la télévision.

Par jalousie, on pourrait presque se réjouir de leur déboire en ITU, mais on n’est pas comme ça et n’oublions pas que l’athlète dominant du moment est justement le produit de la DTU (fédération allemande).

D’ailleurs, contrairement à d’autres fédérations nationales, la DTU ne rejette pas les circuits Ironman ou Challenge. Un championnat national peut très bien est présenté sous une course Ironman. L’Australie a aussi compris que cela ne servait à rien de résister et que tout était une question de moyen.

Ces structures nationales ne s’impliquent pas dans la carrière des pros. Mais en reconnaissant et appuyant Ironman, elles profitent de cette machine médiatique. La WTC a plusieurs initiatives pour rendre le sport plus populaire, enfin avec plus de visibilité. La guerre entre les deux circuits, Challenge et Ironman poussent aussi les organisateurs à se dépasser. Avec des courses indépendantes, les organisateurs se battent pour défendre leur événement et non le triathlon dans globalité. Au final, cela a son poids.

Il existera toujours une corrélation entre succès athlétique et popularité d’un sport. Actuellement, la cote d’amour pour Ironman en Allemagne est sans équivalent. Si Ironman est vu comme un défi personnel dans le reste du monde, ces épreuves sont vues comme de grands rassemblements populaires. Il suffit de penser à Ironman Frankfurt ou Challenge Roth avec ses 250 000 spectateurs.

Les pros allemands ont cet avantage sur les autres, ils ont ces courses qui sont si importantes. Lorsque Jan Frodeno se fait demander s’il regrette de ne pas avoir défendu son titre mondial de 70.3, il vous répondra simplement que Frankfurt ou Roth sont nettement plus importantes.

Les Allemands ont donc ces opportunités pour impressionner leurs compatriotes et alimenter les médias spécialisés. Il n’est donc pas étonnant que des compagnies comme Mercedes Benz sponsorisent des athlètes comme Jan Frodeno ou Sebastian Kienle. Comme vous pouvez l’imaginer, le fabricant de voitures correspond à un contrat avec plus que cinq chiffres.

Frodissimo est devenue une marque avec plus 120 000 abonnés sur Facebook. À titre de comparaison, les frères Brownlee ont 100 000 abonnées. Sebastian Kienle invitait ses fans à lui poser des questions après la course (Facebook).

Qu’est ce que cela signifie? Que les pros allemands voient l’opportunité. Ils savent qu’en obtenant une carrière, ils peuvent très bien vivre du sport triple. On est très loin d’autres athlètes qui requestionnent la poursuite de leur projet dès qu’ils subissent une contre-performance.

Les Allemands peuvent se concentrer sur des objectifs, d’ailleurs, dans les fameux 4 allemands dans le top 5,  ils ont tous limité leurs sorties. Jan Frodeno n’a fait que 3 courses avec Kona, dont 2 distance ironman. Kienle s’est limité à un Ironman et 4 70.3. Même Patrick Lange, un athlète relativement nouveau sur le circuit s’est limité à 1 ironman et 2 70.3 cette saison. Ailleurs, on voit généralement des athlètes multiplier les courses parce que cela reste le plus grande source de financement. Cela n’est pas le cas pour les Allemands.

Dans cette logique, si un athlète étranger s’avère déjà heureux d’avoir un sponsor et de ne pas payer pour son matériel, l’Allemand reçoit une dotation qui lui couvre déjà tous ses frais pour la saison.

L’envie de gagner est remplacée par la peur de perdre. De plus, lorsque l’athlète a plus de moyens, il peut s’entourer d’une équipe plus professionnelle et ayant plus d’expériences. Alors qu’un pro étranger doit partager un coach avec des amateurs, un pro Allemand peut bénéficier d’un coach totalement dédié et accompagné d’un groupe. Ces coachs acquièrent plus rapidement un savoir et une expérience adéquate pour la longue distance.

Les Allemands ne sont probablement pas les plus talentueux sur le circuit, mais ceux qui travaillent le mieux et qui sont le plus dédiés à la tache.

Mais selon nous, le succès est avant tout culturel. Les Allemands semblent clairement aborder la longue distance d’une autre façon. Leurs forces à vélo semblent s’expliquer par une démarche plus scientifique et plus polarisée. Après tout, le capteur de puissance est une invention allemande.

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Nous, on a encore cette image dans la tête, celle de Frodeno et de Kienle qui se marrent ensemble au début de la course à pied. On est très loin de Crowie et de Macca qui divisait en deux la communauté.

Pour les deux Germaniques, le duel si attendu avait enfin lieu. C’était la lutte de deux gars qui s’apprécient. On n’a jamais entendu les deux s’attaquer publiquement et même si cela pourrait faire couler de l’encre, ils n’ont pas besoin de cela.

C’est le respect qui gagne, c’est le sport dans sa vraie définition qui gagne. Ils savent que leurs confrontations permettent au sport d’être encore plus médiatique. Ses dernières années, Frodeno et Kienle osaient s’affronter à Frankfort. En découle un intérêt des fans et des médias plus constants. Logiquement, l’intérêt des sponsors est présent. Et puis il faut aussi être honnête, Kienle et Frodeno ont des choses à dire. On n’est pas devant des athlètes sous les ordres d’une structure.

Si cela peut vous rassurer, on peut vous confirmer que Sebastian Kienle était apparemment déçu de sa seconde place, mais il avait cette attitude gagnante, celle d’un homme qui avait tout donné et surtout, qui avait pris du plaisir. On sait déjà qu’il n’abandonnera pas et croit encore dans ses chances pour le prochain rendez-vous.

Samedi dernier, les deux savaient aussi qu’ils venaient d’offrir leur meilleure performance en carrière. Le moment en était encore plus magique. Et puis avec Dave Scott et Mark Allen, on avait réellement l’impression d’assister à une passation des pouvoirs entre les anciennes et nouvelles légendes du sport triple.

D’ailleurs ces ambassadeurs de la longue distance ne se plaignent jamais sur les contraintes et le volume à effectuer pour la longue distance. Le plaisir est facile lorsqu’on gagne, reste que pour le moment, ils semblent s’amuser plus que les autres et nous permettent de voir que les bons cotés de la longue distance. Il y a quelque chose de contagieux.

Maintenant, on ne se le cachera pas, l’ère allemande est là pour durer, elle pourrait aussi nous rendre fou et dire des choses sans preuve. Tant que les autres nations ne seront pas en mesure de développer de meilleurs environnements autour des athlètes. Nos élites de la longue distance sont encore trop marginalisées et pas assez appuyées. Avant de leur demander d’être meilleurs, peut-être qu’il faudrait investir et croire en eux.

Et puis cela revient toujours à cette culture du sport, comment un athlète peut rivaliser lorsqu’il se sent isolé. Alors que certains se questionnent encore si un ironman offre un spectacle suffisant, les Allemands diffusent des couvertures entières des courses à la télévision. Il y avait surement des centaines de milliers d’allemands devant leur écran pour combien de francophones?

Il existe un écart qui continuera à se creuser.

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