Critique de livre > The Secret Race / Tyler Hamilton & Daniel Coyle

 

Hamilton, Tyler ; Coyle, Daniel. The Secret Race. Inside the Hidden World of the Tour De France : Doping, Cover-Ups, and Winning at All Costs. Bantam, New York : 2012.

Bon, d’entrée de jeu … si vous êtes le type de personne à encore nourrir des doutes au sujet de Lance Armstrong dopé ou non; si vous êtes du genre à dire « c’est possible mais ce n’est vraiment pas certain », et bien ce livre est plutôt convaincant … et disons que j’ai été convaincu.Mais de toutes façons, le livre ne porte pas avant tout sur Lance et c’est très bien ainsi. Il s’agit d’abord en effet d’un livre d’amour : amour pour le vélo, amour pour la course et, ça va sonner un peu cucul, mais, amour pour la vie. Cela transparaît dans l’écriture qui est limpide et souvent drôle. Et pourtant, le sujet est grave, on parle ici, il faut le dire, de coureurs cyclistes qui s’injectent toutes sortes de produits, qui jouent avec leur sang, qui ont des accidents graves, qui vivent constamment dans le mensonge. Il y a des blessés, d’intenses détresses psychologiques, des morts même. Et tout cela au nom de l’argent et du pouvoir. Mais The Secret Race n’est jamais déprimant, sans doute parce que 1) Tyler Hamilton est en paix avec lui-même, allégé par le fait d’avoir dit la vérité au sujet de son propre dopage; 2) il écrit à propos de ce qu’il a aimé par-dessus tout au monde pendant de nombreuses années, la course à vélo. Alors, bref, si vous cherchez un livre haineux et rancunier, une dithyrambe anti-Lance, ce livre n’est pas non plus pour vous.

En fait, Hamilton ressent surtout de la pitié pour Armstrong. De la pitié pour cette obstination à nier ce que tout le monde sait désormais. D’ailleurs, on a l’impression qu’à plusieurs reprises, Hamilton s’adresse directement à son ancien coéquipier d’US Postal sur ce point précis, le narguant d’un Allez Lance, un petit effort, c’est toi le meilleur, toi aussi tu peux le faire!

Le livre est organisé en seize chapitres qui suivent chronologiquement la carrière de Tyler Hamilton entre 1994 (première participation aux courses pro) et 2004 (médaille d’or aux olympiques et test positif pour dopage sanguin), avec un premier chapitre nous introduisant à sa jeunesse (il faisait du ski alpin de compétition au Mt. Wildcat au New Hampshire et aimait souffrir, « I’m good at pain ») et les trois derniers servant de ‘outro’ où il relate son ‘coming-out’ de dopé et l’évolution des différentes enquêtes américaines à partir de 2010.

L’essentiel du texte donc, la viande sur l’os, c’est le récit très détaillé de la trajectoire de cet américain physiquement et mentalement surdoué pour l’effort, dans l’univers extra-terrestre du cyclisme professionnel européen. Et pourtant, au début, en 1996, soit la première année d’US Postal et l’année au cours de laquelle Bjarne Riis remportera le Tour de France grâce à 4000 unités d’EPO injectées aux 2 jours ce qui l’amènera à atteindre un incroyable 64 comme taux d’hématocrite, Hamilton peine à suivre le peloton : « the race would start and the speed would crank up, and up, and up ». Lui et les autres membres de son équipe se définissent alors comme du « remplissage de peloton » (« pack-fill ») et se font systématiquement larguer à chaque course malgré leur directeur sportif qui leur crie des insultes.

Aux grands maux les grands moyens, l’année suivante, en 1997, US Postal embauche plusieurs coureurs de premier plan dont Viatcheslav Ekimov, Adriano Baffi et George Hincapie, et surtout, prend une nouvelle orientation plus « compétitive » avec l’ajout du Dr. Pedro Celaya sur l’équipe. Mais Hamilton ne se dopera pas tout de suite. Il voit bien que les meilleurs coureurs de son équipe reçoivent à la fin de chaque course de proprets petits sacs blancs qui avaient été gardés au préalable dans un frigo, mais il continuera d’entretenir l’illusion qu’il peut être compétitif « pan y agua » (au pain et à l’eau), comme on dit avec dérision dans le peloton.

Cette illusion durera précisément deux semaines, les deux premières du calendrier de compétition. À la suite d’un Tour de Valence particulièrement éprouvant, il acceptera du Dr. Celaya une petite pilule rouge de testostérone (« a little red egg », « a capsule », « I could see it was filled with liquid »). Puis recevra, après un Liège-Bastogne-Liège où il se fait décrocher du peloton, ses premières injections d’EPO : « It was so easy. Just a tiny amount, a clear liquid, a few drops, a pinprick on the arm. It was so easy, in fact, that I almost felt foolish—that was it? This was the thing I’d feared? »

Le résultat est instantané, Hamilton passe d’un coureur très compétitif en Amérique mais incapable de tenir le rythme du peloton dans les grandes courses en Europe, à un coureur faisant régulièrement des tops 10 et des tops 20. Il finira 69e au Tour de France. Il ne s’étend pas trop explicitement sur le sujet, mais on sent bien qu’il s’est souvent délecté des effets du dopage qui lui permettaient de repousser ses limites physiologiques, d’aller avec son corps là où il n’était jamais encore allé, de souffrir plus que jamais tant à l’entraînement qu’en course. Comme il dit, « I felt almost giddy : this was a new landscape » (“c’était enivrant : je me trouvais dans un tout nouvel espace”).

En 1998, Lance Armstrong se joint à US Postal. C’est son année de retour post-cancer. Il est miraculé mais n’est pas encore prêt pour le Tour de France. N’y participant pas, il évite l’affaire Festina et ses ondes de choc. En 1999, Armstrong fait apparaître dans le portrait le Dr. Michele Ferrari, et Hamilton fait pour la première fois l’expérience d’un entraînement basé presque qu’exclusivement sur des facteurs quantitatifs où l’athlète devient un problème mathématique à résoudre. Ils se rencontrent, le médecin et lui, pour la première fois dans une halte routière où le Dr. Ferrari l’attend avec une balance, un adipomètre, des seringues, une centrifugeuse (pour le sang), etc. …. et les résultats ne sont pas très bon :  « Ahhh, Tyler, you are too fat. Ahhh, Tyler, your hematocrit is only 40. Ahhh, Tyler, you don’t have enough power. Tyler, you will not finish Liège. »

Notons au passage que l’obsession du Dr. Ferrari n’était non pas comme on aurait pu s’y attendre, le taux d’hématocrite ou le wattage, mais plutôt le poids de l’athlète, ce facteur étant le plus facile à changer selon lui pour augmenter son wattage par kilo (Ferrari établi à cette époque qu’il faut pour gagner le TdF être en mesure de produire une moyenne de 6.7 Watt/kg (sur 30 minutes)), et voit sans doute le poids du cycliste comme quelque chose de difficile à contrôler, d’où l’intensité dérangeante, rapportée par Hamilton, avec laquelle il regardait les coureurs manger lors des repas où il était présent.

Et l’EPO est partout, Armstrong ne la cache même pas. En début de saison, alors qu’il n’a pu s’injecter d’EPO depuis deux semaines à cause d’un voyage en sol américain, Hamilton demande à Armstrong s’il n’aurait pas quelques doses en trop : « Lance pointed casually to the fridge. I opened it and there, on the door, next to a carton of milk, was a carton of EPO, each stoppered vial standing upright, little soldiers in their cardboard cells » (note : encore une esthétisation de la dope de la part d’Hamilton). Pour ce Tour 1999, étant donné les contrôles dorénavant plus serrés suite à l’affaire Festina, c’est à l’improbable Motoman, le jardinier d’Armstrong maintenant converti en courrier- à-moto-clandestin, qu’incombera la tâche ardue de fournir en EPO les meilleurs coureurs de l’US Postal. Et Armstrong gagnera son premier Tour de France …

Étant donné que le dopage est en quelque sorte une course à l’armement dans laquelle il ne faut jamais s’arrêter trop longtemps de peur d’être rapidement laissé derrière, les coureurs de l’US Postal passeront bientôt au prochain niveau, le dopage sanguin (prélèvement puis réinjection quelques semaines plus tard de 500ml de leur propre sang), procédé complexe et délicat qui demande encore plus de précision de la part des médecins. Hamilton décrit tout cela en détails, du jet privé qui les amène à Valence pour les prélèvements, à Lance qui se fait réinjecter son sang, couché sur le plancher de la caravane alors que l’équipe simulait des pannes de moteur lors de leur déplacements motorisés.

Puis éventuellement Armstrong sentira sa suprématie au sein de l’équipe menacée par les performances toujours meilleures d’Hamilton et il s’arrangera pour que celui-ci n’ait plus accès au dopage. Il ne se gênera pas alors pour critiquer sa contre-performance en pleine course devant les autres coureurs : « ‘What the FUCK are you doing, Tyler?’ As the other riders watched, Lance shoved me forward. ‘Cover the fucking break!’ ». Hamilton finira le Tour en 94e, complètement dégoûté, se promettant de ne plus jamais courir aux côtés d’Armstrong.

Le reste du livre rend compte de la suite de la progression d’Hamilton, puis de sa chute, puis de sa renaissance en tant qu’humain. Le récit est parsemé de descriptions enjouées des autres cyclistes de l’époque, tant ses co-équipiers comme Hincapie et Livingston, que de ses adversaires, comme par exemple Pantani et Ullrich. Les courses sont souvent très détaillées, Hamilton nous relatant par exemple avec détails le relief de tel ou tel autre parcours, les paroles de son directeur sportif pendant la course, etc. Il y a des détails techniques d’entraînement qui en intéresseront certains, même si on sent que les auteurs ont mis la pédale douce de ce côté pour ne pas effrayer le lectorat américain potentiel qui n’a pas la réputation d’avoir une grande culture du vélo.

Il y a d’ailleurs une petite manie d’écriture qui est parfois fatigante, sans que l’on sache auquel des auteurs (Hamilton ou Coyle, ce dernier ayant fait la mise en forme et la recherche) on doit l’attribuer : une victoire inattendue devient comme une équipe de la NFL qui gagnerait un match 99-0, US Postal est comme l’armée alors que CSC est comme Apple, le Tour de France est comme l’Indy 500 alors que le Tour d’Italie est comme le NASCAR, etc.

Autre détail un peu fatigant, les auteurs rapportent parfois certains événements et se lancent dans des interprétations qui étirent un peu la sauce, comme par exemple un appel téléphonique post-course où Armstrong demande à son interlocuteur quand il doit manger ses pommes et combien il doit en manger devient une conversation avec Ferrari au sujet de l’EPO. Ou encore un autre supposé appel d’Armstrong au président de l’UCI où le ton est amical établirait la complicité implicite entre les deux entités. C’est possible que les auteurs aient raison dans leur interprétation, mais ces épisodes sont justement anecdotiques et ils diluent la force tranquille de l’avalanche de faits rapportés par Hamilton.

Alors bref, un livre à lire !


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