Fancy Bears, AUT, Alistair Brownlee > Quand les hackers nous manipulent

François Lhuissier est médecin du sport à l’hôpital Avicenne de Bobigny et maître de conférence à la faculté de médecine Paris 13, spécialisé en physiologie de l’exercice et de l’altitude. Il est également responsable de l’Antenne Médicale de Prévention du Dopage d’Ile-de-France. Par ailleurs, il est membre du conseil d’administration et l’un des médecins de la FFTRI.

François nous donne un éclairage scientifique et éthique sur l’utilisation des AUT par Alistair Brownlee, démontrant la « révélation » manipulatrice des Fancy Bears dans ce dossier.


Alistair Brownlee a bénéficié d’une Autorisation d’Usage à des fins Thérapeutiques (AUT) pour de l’Acétazolamide en 2013 alors qu’il effectuait l’ascension du Kilimandjaro.

Qu’est-ce-que l’Acétazolamide et pourquoi ce médicament est-il utilisé en altitude ?

L’Acétazolamide, commercialisé en France sous le nom de DIAMOX®, est un médicament qui agit au niveau de différents organes, notamment les reins, les yeux et le système nerveux central. L’un de ses principaux effets est d’acidifier le sang. Il est essentiellement utilisé en médecine pour soigner l’hypertension oculaire, ou bien lorsque le sang d’un sujet est trop alcalin (ou pas assez acide, on parle d’alcalose). Il est également prescrit de façon préventive aux sujets se rendant en haute altitude et présentant un risque de pathologies d’altitude.

En effet, en altitude, en raison de la diminution de la pression atmosphérique, le transport de l’oxygène entre l’air ambiant et le sang dans les poumons se fait moins bien, nous sommes en situation d’hypoxie. Cela se traduit par une diminution de la quantité d’oxygène dans le sang, ou hypoxémie. Ceci explique qu’il est plus difficile de faire du sport en altitude, et que nos rythmes cardiaque et respiratoire y sont plus rapides.

En situation d’hypoxémie importante et prolongée, différents symptômes peuvent apparaître : maux de tête, nausées-vomissements, vertiges, insomnies, essoufflement au repos, fatigue importante, diminution de la diurèse. Ces symptômes, handicapants lorsqu’ils sont trop importants, sont regroupés sous le nom de « mal aigu des montagnes » et ils peuvent se compliquer d’œdèmes pulmonaire ou cérébral de haute altitude. Lorsque ces pathologies évoluent, elles peuvent aboutir au décès du sujet. Il ne s’agit donc pas de symptômes anodins.

L’Acétazolamide est la seule molécule qui ait un effet scientifique démontré sur la prévention de ces pathologies. Nous la prescrivons donc très régulièrement aux sujets particulièrement à risque (ce risque individuel peut être évalué par un test physiologique), ceux qui ont déjà présenté des pathologies de ce genre auparavant, et/ou qui vont réaliser une ascension très rapide en altitude, comme c’est notamment le cas sur le Kilimandjaro.

L’acidification du sang induite par cette molécule entraîne en effet une augmentation inconsciente de la respiration, permettant de faire rentrer plus d’air, et donc plus d’oxygène, dans les poumons puis dans le sang.

Sur son compte Twitter, Alistair Brownlee a écrit qu’il était « un peu embarrassant pour quelqu’un d’aussi en forme que lui de souffrir du mal des montagnes ». Un athlète de son niveau peut-il être malade en altitude ?

Contrairement à ce que pense le grand public, les sujets entraînés en endurance ont malheureusement plus de chances d’être malade !

Il est connu de longue date que les sujets entraînés ont une saturation sanguine en oxygène qui diminue plus lors d’un exercice en altitude que celle des sujets sédentaires. Ceci explique que les performances sont plus diminuées en altitude chez les sportifs d’endurance que chez les autres.

Par ailleurs, notre équipe de recherche a également montré que les sportifs endurants souffrent plus de pathologies d’altitude que les sédentaires.

Alistair Brownlee étant très entraîné en endurance, et ayant réalisé l’ascension du Kilimandjaro qui est très propice à la survenue de ces pathologies, il n’est pas du tout surprenant qu’il ait été malade.

Je serais plus surpris d’apprendre que son frère n’ait eu aucun symptôme !

En quoi l’Acétazolamide est-il dopant ?

Cette substance est interdite en tant que diurétique car elle augmente le débit urinaire et peut donc faciliter l’élimination d’éventuels autres produits dopants consommés par un sportif. On parle dans ce cas d’agent masquant une autre consommation.

Mais cette substance peut également potentiellement limiter la diminution de performance en altitude.

Est-ce que la demande d’AUT d’Alistair Brownlee semble justifiée ?

Oui, cette demande semble totalement justifiée. Je ne connais pas du tout cet athlète ni son entourage et je ne connais donc pas son dossier. Mais d’après ce que j’ai pu lire sur internet, il a dû faire une demande d’AUT rétroactive, ce qui est la norme lorsqu’un athlète nécessite le traitement d’une pathologie aiguë.

Evidemment, on pourrait reprocher à cet athlète de s’être mis dans une situation (la haute altitude) pouvant entraîner une pathologie dont le seul traitement connu est une substance interdite.

Mais cet athlète avait terminé sa saison et le raisonnement ci-dessus reviendrait à interdire à tout athlète de haut-niveau de se rendre en haute altitude en période de repos. Je ne pense pas qu’il soit raisonnable d’en arriver là.

Il semblerait (encore une fois je ne connais pas son histoire exacte) qu’il ait essayé de grimper sans prendre ce médicament. Il a sans doute été suffisamment malade pour que son état de santé nécessite un traitement, le seul traitement étant la redescente et l’Acétazolamide. Lui ou son entourage ont eu le bon réflexe de déclarer rapidement la prise de médicament. Selon moi, il s’agit d’un bon usage des AUT.

Chacun doit se faire sa propre opinion des révélations, méthodes et motivations de Fancy Bears. Il semble indéniable qu’ils ont mis en lumière des utilisations abusives du système des AUT. Malheureusement, de nombreux sportifs ou accompagnants flirtent en permanence avec les limites du système et on peut aussi s’interroger sur la façon dont certaines AUT sont accordées.

Mais il reste que le système des AUT tel qu’il est censé fonctionner semble cohérent pour les sportifs porteurs de pathologies chroniques ne pouvant être traitées par des substances autorisées, ou bien présentant des pathologies aiguës nécessitant un traitement d’urgence. Dans ce dernier cas, on peut naturellement s’interroger sur l’opportunité de continuer à pratiquer son sport dans les jours suivant une situation d’urgence (Alistair Brownlee n’a pas dû beaucoup s’entraîner en Afrique après son trek et son traitement).

Il est donc dommage de voir des dossiers médicaux révélés alors qu’ils ne présentent a priori aucun dysfonctionnement. Il serait sans doute bon d’être capable de faire la part des choses avant de « lancer une alerte ».

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